
Stablecoins et paiements transfrontaliers : ces dollars qui ne sont jamais rentrés chez eux
À la fin des années 1950, des banques parisiennes ont commencé à prêter des dépôts en dollars détenus hors des États-Unis. Sans le savoir, elles jetaient les bases d'une innovation majeure. Ce qui allait devenir le marché des eurodollars n'était alors qu'une curiosité comptable : des dollars circulant en dehors du cadre réglementaire américain et des horaires du système bancaire américain. Quelques décennies plus tard, ce marché était devenu l'un des piliers du financement mondial.
Soixante-dix ans plus tard, une banque française contribue une nouvelle fois à faire circuler des dollars au-delà de leurs infrastructures traditionnelles. En 2025, Société Générale - FORGE (SG-FORGE), filiale de Société Générale dédiée aux actifs numériques, a lancé son stablecoin adossé au dollar américain, deux ans après avoir émis son stablecoin en euro. Depuis, l'entreprise construit progressivement son écosystème : intégration dans des portefeuilles numériques, cotations sur des plateformes d'échange et participation à de nouvelles infrastructures de règlement en Europe.
L'histoire offre ici un enseignement à double lecture. Elle suggère d'abord que les sceptiques pourraient sous-estimer la capacité d'une monnaie à s'émanciper de son infrastructure d'origine. Mais elle rappelle aussi que les stablecoins ne remplaceront probablement pas les systèmes financiers existants. Le marché des eurodollars n'a jamais supplanté le système bancaire américain : il s'y est connecté et développé. Les acteurs qui ont créé ce lien entre deux mondes sont devenus indispensables à leurs clients.
Michel Colbert, Responsable Cash Clearing et Correspondent Banking chez Société Générale, et Gildas Le Treut, Chief Business Officer de SG-FORGE, considèrent que le Groupe dispose aujourd'hui d'un positionnement unique pour jouer ce rôle dans l'univers des stablecoins : celui d'un acteur réunissant à la fois un réseau mondial de banque correspondante et un émetteur de stablecoins réglementé au sein d'un même groupe.
Un marché qui parle le langage du dollar
Créée en 2020, SG-FORGE a émis son stablecoin en euro en 2023, devenant le premier groupe bancaire d'importance systémique mondiale à lancer un tel actif. Deux ans plus tard, le dollar est venu compléter cette stratégie sans remettre en cause l'ambition portée par l'euro. Les deux stablecoins répondent à des usages distincts et s'adressent à des besoins différents.
La logique économique est simple. « Le marché des stablecoins représente environ 300 milliards de dollars et plus de 99 % de ce marché est adossé au dollar », explique Gildas Le Treut. La quasi-totalité de la liquidité disponible se concentre aujourd'hui autour de la devise américaine1.
Une banque européenne choisit donc d'émettre des dollars parce que c'est là que se trouve le marché. Une logique qui rappelle celle des eurodollars, mais sur de nouvelles infrastructures technologiques. Avec une différence essentielle : ces actifs sont encadrés dès leur création par des réglementations dédiées. Gildas Le Treut cite le GENIUS Act américain parmi les facteurs favorisant cette dynamique, tandis que Michel Colbert souligne également l'importance du règlement européen MiCA. « Cela ne peut pas fonctionner sans confiance. Et l'un des éléments clés de cette confiance est la réglementation : MiCA en Europe et le GENIUS Act aux États-Unis », souligne-t-il.
Pour Michel Colbert, l'évolution des discussions est révélatrice de la maturité croissante du marché : « Il y a deux ans, nous parlions de crypto-actifs. Aujourd'hui, nous parlons d'infrastructures de paiement et de règlement via les stablecoins. » Cette transformation s'observe également dans les échanges entre les grands acteurs internationaux du secteur bancaire.
Dix minutes… puis le dernier kilomètre
Les grands groupes expriment désormais des attentes très précises : accéder à leur liquidité à tout moment, réduire les besoins de préfinancement et bénéficier de règlements disponibles en continu.
« Pour les particuliers, la question est celle du coût. Les entreprises, elles, recherchent des paiements rapides à un coût raisonnable », explique Michel Colbert.
Une grande partie de cet objectif est déjà atteinte. « Aujourd'hui, nous sommes capables d'acheminer un paiement depuis l'Asie du Sud-Est vers les comptes de Société Générale à Paris en moins de dix minutes. Le dernier segment, qui relie le réseau SWIFT international aux systèmes européens de règlement, prend un peu plus de temps. Un stablecoin pourrait permettre d'accélérer cette étape. »
Dans le même temps, les infrastructures continuent d'évoluer. Société Générale travaille notamment sur les connexions entre SWIFT et SEPA, tandis que l'Eurosystème développe le projet Pontes (du latin pour pont) afin de relier les plateformes blockchain aux services de règlement TARGET de la Banque centrale européenne.
Pour autant, ni Michel Colbert ni Gildas Le Treut ne considèrent que les stablecoins remplaceront la correspondance bancaire. Selon eux, les clients finiront surtout par se concentrer sur le résultat attendu plutôt que sur la technologie utilisée pour l'obtenir.
« À terme, le client ne nous demandera probablement pas un actif numérique. Il nous dira simplement : je veux réaliser ce paiement, à ce coût et à cette vitesse. Et la solution pourra être un stablecoin », explique Michel Colbert. Les banques qui sauront sélectionner la bonne infrastructure au bon moment seront les mieux placées pour répondre à cette attente.
Prendre position avant l'arrivée des volumes
Aujourd'hui, ce sont davantage les connexions que les flux qui sont en place.
Les stablecoins émis par SG-FORGE sont déjà accessibles via plusieurs acteurs de l'écosystème numérique, de MetaMask aux plateformes d'échange telles que Bitpanda, Bitvavo, Coinhouse ou Bullish. Ils sont également intégrés dans certaines infrastructures financières traditionnelles comme Euroclear, Clearstream ou Börse Stuttgart, avec l'objectif de servir de composante monétaire dans le règlement de titres tokenisés. Dans le cadre du projet Pythagore, SG-FORGE prévoit également que le compartiment en dollars puisse être réglé via son stablecoin adossé au dollar américain. Des teneurs de marché tels que Tradias, Wintermute ou Flow Traders contribuent à la liquidité de cet écosystème.
Cette dynamique s'inscrit dans une tendance plus large observée à travers les marchés financiers. « Nous avons constaté un mouvement significatif de la finance traditionnelle vers les actifs numériques au cours des douze à vingt-quatre derniers mois », observe Gildas Le Treut. Il cite notamment les projets de tokenisation portés par DTCC aux États-Unis ainsi que le projet Pythagore mené par Euroclear et la Banque de France sur le marché européen du papier commercial à court terme.
Les perspectives vont bien au-delà des paiements. Gestion du collatéral, trésorerie d'entreprise et mobilisation d'actifs financiers pourraient progressivement converger vers des infrastructures numériques communes.
Le marché reste encore en phase de développement. Les intégrations précèdent les volumes. Mais la trajectoire semble désormais clairement définie.
La confiance comme proposition de valeur
Dans un monde où les actifs numériques peuvent circuler directement sur des réseaux blockchain, quel est encore le rôle d'une banque ?
Pour Michel Colbert, la réponse tient en un mot : l'orchestration.
« La priorité pour les années à venir est d'être un orchestrateur. Nous devons être capables de nous connecter aux différentes infrastructures, en interne comme en externe, et d'assurer les opérations de conversion entre monnaie traditionnelle et stablecoins dans les deux sens. C'est l'étape critique. »
Cette interconnexion existe déjà. « Chaque fois qu'un euro arrive sur un IBAN dédié, le stablecoin correspondant est automatiquement créé sur la blockchain. Cette capacité d'interconnexion instantanée est essentielle », explique Gildas Le Treut.
Concrètement, cela repose sur des API, des comptes dédiés et sur la capacité de l'émetteur à créer et racheter des stablecoins en temps réel. À l'intersection des infrastructures traditionnelles et des nouveaux réseaux numériques, la banque continue de jouer un rôle essentiel. Elle fournit ce dont les clients ne peuvent se passer : la confiance, la liquidité, la gestion des risques et le cadre réglementaire. C'est la même place qu'ont su occuper les banques du marché des eurodollars il y a soixante-dix ans.
« Nous ne sommes pas un acteur de rupture », conclut Gildas Le Treut. « Nous sommes là pour compléter la proposition de valeur de Société Générale et apporter cette capacité supplémentaire dont les clients ont besoin. »
Dans les années 1950, personne ne savait qu'un nouveau chapitre de la finance mondiale était en train de s'écrire. Cette fois-ci, l'ambition est pleinement assumée.
Article publié le 16 septembre 2026 parTrade Treasury Payments




