
Financer l’adaptation au changement climatique : passer à l’action
Article issu de Horizons, numéro 11, automne 2026, Loan Market Association. Par Karin Bony-Merad, Responsible Finance Durable, et Florencia Mascaró, Finance Durable, Royaume-Uni, Société Générale.
Financer l’adaptation au changement climatique est une nécessité, mais la décision d’investissement peut s’avérer complexe.
Le changement climatique n’est plus un risque futur. C’est une réalité économique actuelle qui transforme les marchés, les modèles d’entreprise et les décisions d’investissement. Partout dans le monde, les vagues de chaleur, les sécheresses, les inondations et les incendies perturbent les activités, endommagent les infrastructures critiques et mettent à l’épreuve la résilience des chaînes d’approvisionnement.
À lui seul, cet été a été marqué par des vagues de chaleur et des incendies sans précédents qui ont mis sous tension les systèmes énergétiques et hydriques, perturbé les réseaux de production et de transport, et accéléré la dégradation des écosystèmes naturels qui soutiennent l’activité économique. Les conséquences financières sont de plus en plus visibles dans les bilans des entreprises, sur les marchés de l’assurance et sur les chaînes de valeur mondiales.
La stratégie d’atténuation demeure essentielle pour limiter le réchauffement climatique et réduire l’ampleur des impacts futurs. Cependant, elle ne suffit plus à elle seule. L’adaptation, c’est-à-dire l’ajustement aux risques climatiques actuels et anticipés, ainsi que la résilience, définie par le règlement Taxonomie de l’Union européenne comme la capacité à se préparer aux chocs liés au climat, à y résister et à s’en relever, sont devenues des impératifs stratégiques, tant pour les entreprises que pour les pouvoirs publics.
De plus en plus, l’adaptation au changement climatique ne relève plus uniquement de la gestion des risques. Elle constitue également un levier de compétitivité à long terme, de sécurité économique et de souveraineté stratégique. Les organisations qui ne s’adaptent pas s’exposent à des risques opérationnels, financiers et réglementaires croissants, tandis que celles qui investissent tôt dans la résilience sont mieux placées pour protéger leurs actifs, sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement et préserver leurs performances.
L’argument économique est convaincant. Selon le Forum économique mondial, les catastrophes liées au climat ont engendré plus de 3 600 milliards de dollars de pertes économiques depuis 2000. Les assurances couvrant moins de la moitié de ces pertes, les entreprises supportent une part croissante du coût financier. À mesure que les risques physiques liés au climat s’intensifient, l’adaptation s’impose comme une priorité d’investissement essentielle pour préserver la valeur et renforcer la résilience à long terme.
Le défi du financement de l’adaptation
Les besoins de financement sont considérables. Du côté des entreprises, le cabinet de conseil BCG estime que les dépenses consacrées aux projets d’adaptation et de résilience devraient représenter entre 800 milliards et 1 200 milliards de dollars sur la période 2026-2030.
Si l’on se concentre sur les pays en développement, le rapport Adaptation Gap Report du Programme des Nations Unies pour l’environnement estime que leurs besoins en matière d’adaptation atteindront plusieurs centaines de milliards de dollars par an, entre environ 310 et 365 milliards de dollars annuels d’ici 2035. À l’horizon 2050, ce montant pourrait dépasser 500 milliards de dollars par an.
Plusieurs obstacles structurels expliquent cet écart :
- Dépendance à l’assurance : Historiquement, de nombreuses entreprises se sont appuyées sur l’assurance plutôt que d’investir dans l’adaptation. Toutefois, la hausse des primes, la réduction des couvertures et l’augmentation des exclusions rendent les investissements préventifs de plus en plus attractifs. Dans certains secteurs et régions, le maintien de l’assurabilité pourrait même devenir indispensable pour accéder au financement et préserver la valeur des actifs.
- Retours incertains : Les décisions d’allocation du capital des entreprises privilégient souvent les projets offrant des retours visibles à court terme, tandis que les investissements d’adaptation visent principalement à protéger la valeur existante et à réduire les pertes futures plutôt qu’à générer des revenus immédiats.
- Données et analyses de risque limitées : Malgré les progrès rapides des méthodologies et des outils, de nombreuses entreprises rencontrent encore des difficultés pour évaluer les risques physiques liés au climat, quantifier leurs impacts financiers et construire des arguments économiques solides en faveur des investissements d’adaptation.
- Opportunités fragmentées : Les projets d’adaptation sont souvent très spécifiques à une localisation donnée, avec peu de solutions standardisées, ce qui limite leur potentiel de passage à l’échelle et réduit l’appétit des investisseurs.
- Absence de métriques communes : Le manque d’indicateurs d’impact largement reconnus complique l’évaluation, la comparaison et la montée en puissance des investissements d’adaptation pour les investisseurs institutionnels.
Les rapports du PNUE et de Climate Policy Initiative montrent qu’environ 65 milliards de dollars seulement, sur les 1 900 milliards de dollars de financement climatique recensés en 2023, étaient explicitement attribués à l’adaptation. L’absence de critères clairs permettant d’identifier ces investissements contribue également à l’important déficit de financement observé.
Des marchés de l’adaptation en plein essor
Les arguments en faveur de l’investissement dans l’adaptation climatique se renforcent à travers plusieurs dimensions : gestion des risques, résilience opérationnelle et performance financière. Si des défis subsistent pour accélérer les investissements, plusieurs marchés liés à l’adaptation gagnent déjà en maturité.
- Résilience hydrique : La gestion de l’eau constitue l’un des thèmes d’adaptation les plus importants et les plus avancés. La raréfaction de la ressource, les risques de sécheresse et les exigences réglementaires stimulent les investissements dans le dessalement, le traitement des eaux usées, l’efficacité hydrique industrielle, les technologies intelligentes de gestion de l’eau, les modèles économiques de type water-as-a-service et le renforcement des infrastructures essentielles. À titre d’exemple, le Haweswater Aqueduct Resilience Programme, d’un montant de 3 milliards de livres sterling et soutenu par Société Générale, renforcera la sécurité de l’approvisionnement en eau de 2,5 millions de personnes sur le long terme.
- Résilience énergétique : La résilience énergétique constitue un autre marché en forte croissance. Les investissements dans les systèmes de stockage d’énergie par batteries, le renforcement des réseaux électriques, les solutions énergétiques distribuées, les systèmes d’alimentation de secours et les technologies de refroidissement avancées aident les entreprises à faire face à l’augmentation du stress thermique, aux perturbations de l’approvisionnement électrique et à la hausse de la demande énergétique liée aux infrastructures numériques. Par exemple, Société Générale a accompagné le projet Thorpe Marsh BESS, d’un montant de 594 millions de livres sterling, qui contribuera au financement d’une installation de stockage par batteries de 1,4 GW à Doncaster. Cette infrastructure renforcera la flexibilité du réseau électrique britannique et facilitera l’intégration des énergies renouvelables.
- Solutions fondées sur la nature : Les solutions fondées sur la nature se développent également. La restauration des zones humides, la gestion des écosystèmes et l’agriculture régénératrice peuvent offrir des bénéfices simultanés en matière d’atténuation et d’adaptation, tout en générant des sources de revenus diversifiées dans le cadre de structures de financement adaptées. Société Générale a ainsi récemment participé à un prêt à terme avec tirages différés (DDTL) de 60 millions de dollars destiné à financer la création d’un portefeuille de banques de compensation environnementale. Ce financement soutiendra le développement et l’acquisition de banques de compensation pour cours d’eau et zones humides visant à compenser les impacts environnementaux de projets d’infrastructures critiques.
Rendre l’adaptation plus attractive pour les investisseurs
Historiquement, les marchés financiers ont privilégié les investissements liés à l’atténuation du changement climatique. Selon Climate Policy Initiative, plus de 90 % des financements climatiques mondiaux sont orientés vers des activités telles que les énergies renouvelables, les véhicules électriques et la décarbonation, tandis que l’adaptation ne représente qu’environ 7 à 8 % des flux.
Le problème ne réside pas dans un manque de solutions de financement. Les projets d’adaptation peuvent déjà être financés au moyen d’un large éventail d’instruments, allant des financements d’entreprise à usage général aux produits de finance durable dédiés. La priorité consiste désormais à rendre ces projets plus visibles, plus mesurables et plus attractifs pour les investisseurs.
Pour y parvenir, les entreprises et les gouvernements doivent continuer à élaborer des stratégies d’adaptation solides, décrivant clairement les risques climatiques, les objectifs de résilience et les priorités d’investissement. Une plus grande transparence aiderait les investisseurs à évaluer la manière dont les organisations se préparent aux risques physiques et à identifier celles qui renforcent activement leur résilience.
Les financements dédiés, fondés sur l’affectation des produits levés (use-of-proceeds), peuvent également favoriser la mobilisation des capitaux en offrant une meilleure visibilité sur les dépenses liées à l’adaptation. En associant les projets à des thématiques reconnues, telles que la sécurité hydrique ou la résilience des infrastructures, et en les alignant sur les labels de finance durable, les émetteurs peuvent élargir leur base d’investisseurs.
Un exemple récent est l’émission obligataire en deux tranches (verte et bleue) d’un milliard de dollars réalisée par Emirates NBD, pour laquelle Société Générale est intervenue comme co-Chef de file. Réalisée dans le cadre de son Sustainable Finance Framework, cette opération financera divers projets durables, dont des investissements d’adaptation visant à renforcer la résilience des infrastructures critiques et à développer des technologies destinées à faire face aux risques climatiques extrêmes.
En définitive, l’allocation du capital pourrait devenir l’un des indicateurs les plus révélateurs du niveau de préparation climatique des organisations. Les entreprises qui démontrent des investissements significatifs et durables dans la résilience seront probablement mieux positionnées dans un monde caractérisé par une volatilité croissante.
Comment la finance durable peut-elle faire la différence ?
La finance durable a réussi à mobiliser des capitaux à grande échelle pour l’atténuation du changement climatique. Le prochain défi est l’adaptation.
Les banques ont un rôle essentiel à jouer dans cette transition : réunir émetteurs, investisseurs, assureurs et experts techniques, afin de transformer les besoins d’adaptation en opportunités d’investissement et en solutions de financement reproductibles à grande échelle.
L’adaptation climatique nécessite désormais un niveau de mobilisation comparable à celui observé pour l’atténuation. Si de nouvelles initiatives, telles que la Climate Bonds Resilience Taxonomy, pourront contribuer à renforcer les pratiques du marché, les fondations existent déjà. La Taxonomie européenne comprend un objectif spécifique dédié à l’adaptation et les instruments de financement vert existants peuvent d’ores et déjà soutenir des projets renforçant la résilience.
Les instruments financiers liés à la performance durable (sustainability-linked) offrent également un potentiel encore largement inexploité. Alors que les indicateurs de réduction des émissions de gaz à effet de serre se sont imposés comme une pratique courante, les objectifs liés à l’adaptation et à la résilience restent rares. L’intégration d’indicateurs spécifiques à l’adaptation pourrait créer de puissantes incitations à prendre davantage en compte ces enjeux dans les décisions stratégiques des organisations.
Si l’atténuation a défini la dernière décennie de la finance durable, l’adaptation pourrait bien définir la prochaine. À mesure que les perturbations climatiques deviennent plus fréquentes et plus coûteuses, le financement de la résilience s’impose comme un élément essentiel de la création de valeur à long terme, de la compétitivité et de la sécurité économique.

