Il est temps de choisir l'avenir du trade finance

La digitalisation et l'intelligence artificielle peuvent-elles enfin moderniser le trade finance tout en préservant la confiance, la sécurité et la résilience dont dépend le commerce mondial ? Christian Cazenove, Responsable Group Trade Oversight & Advocacy, analyse un secteur à un moment charnière de son évolution.
À l'échelle mondiale, l'ensemble des acteurs du trade finance se trouve aujourd'hui à la croisée des chemins et doit faire un choix. Ils peuvent décider de conserver les méthodes traditionnelles fondées sur le papier et nécessitant de nombreuses interventions manuelles, malgré les inefficacités, les délais, les erreurs et les risques qu'elles engendrent.
À l'inverse, le secteur peut se mobiliser collectivement pour faire advenir une véritable révolution numérique. Comme dans d'autres domaines financiers ayant déjà engagé cette transformation, cela implique de résoudre certaines problématiques tout en tirant parti des nombreux avantages offerts par un écosystème nouveau et en constante évolution.
Où en sommes-nous aujourd'hui?
D'un point de vue technologique, tout ce qui est nécessaire à la digitalisation du trade finance existe déjà. La volonté de progresser a également été exprimée. Pourtant, seules quelques banques, entreprises et plateformes participent actuellement à des projets exploratoires, généralement menés de manière isolée.
De façon compréhensible, les entreprises souhaitent voir fonctionner concrètement les infrastructures numériques proposées avant de s'engager. Mais tant qu'un plus grand nombre d'entre elles ne franchira pas le pas, elles ne disposeront que de projets pilotes de petite envergure comme référence. Pour beaucoup, cela reste insuffisant pour les convaincre d'adopter pleinement ces nouvelles pratiques.
Tant que l'ensemble du secteur n'adoptera pas un nouvel état d'esprit et ne travaillera pas de manière coordonnée, les banques, entreprises, fournisseurs de solutions, régulateurs et autres partenaires du commerce international resteront largement dépendants des processus papier.
Par ailleurs, il est évident que les acteurs du trade finance évoluent aujourd'hui dans un environnement marqué par une montée des tensions géopolitiques et des régimes de sanctions. Cette situation accroît la fragmentation des chaînes commerciales et logistiques, un contexte auquel les mécanismes traditionnels de Supply Chain Finance (SCF) sont mal adaptés. À cela s'ajoute une pression croissante liée à l'évolution permanente des exigences réglementaires et de conformité.
Tous les acteurs sont confrontés à ce défi. Pourtant, les chiffres du commerce mondial demeurent remarquablement résilients. Les entreprises continuent de s'appuyer sur les solutions de trade finance qui, selon la Chambre de Commerce Internationale (ICC), « facilitent les flux commerciaux internationaux grâce aux engagements et mécanismes d'atténuation des risques des banques, aux financements à l'import et à l'export ainsi qu'aux dispositifs d'assurance ».
Selon les données de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED/UNCTAD), les flux commerciaux mondiaux devraient atteindre 35 000 milliards de dollars d'ici fin 2025, soit une hausse de 7 % par rapport à 2024.
« Le trade finance et l'activité commerciale demeurent solides malgré de nombreux vents contraires », observe Christian Cazenove. Il souligne également que les prévisions du Fonds monétaire international pour 2026 devraient déjà dépasser les niveaux de 2025 de 3,5 %.
Dans un contexte où les échanges commerciaux continuent de croître malgré un environnement plus complexe, la digitalisation devient incontestablement un impératif stratégique. Toutefois, Christian Cazenove reconnaît que l'argument en faveur de cette révolution numérique se heurte encore à l'attachement persistant aux processus papier, jugés par beaucoup comme familiers et rassurants.
Cette dépendance s'explique notamment par l'absence d'harmonisation internationale des cadres juridiques liés à la digitalisation, par l'interopérabilité limitée entre les plateformes et par la montée des risques de fraude et de cybercriminalité qui fragilisent la confiance des acteurs du marché.
L'intelligence artificielle vient désormais s'ajouter à l'équation. Peut-elle devenir le catalyseur du changement ?
Elle est déjà utilisée dans le contrôle de conformité, la surveillance des dispositifs de lutte contre le blanchiment d'argent (AML) et le traitement documentaire, rappelle Christian Cazenove. Mais selon lui, son potentiel va bien au-delà et pourrait permettre au trade finance de devenir « beaucoup plus efficace et évolutif ».
Ce qui reste toutefois incertain à ses yeux, c'est la volonté collective du secteur de rassembler tous les éléments nécessaires et de les faire fonctionner comme un ensemble cohérent.
Comme il le résume lui-même : « Ce dont nous avons réellement besoin, c'est d'un changement complet des mentalités. »
Cela prendra du temps
Malgré la croissance continue des échanges commerciaux, le trade finance reste fortement dépendant du papier et des processus manuels. Aujourd'hui, seulement 10 % des connaissements (Bills of Lading) sont émis sous forme électronique et le secteur échange encore plus de quatre milliards de documents papier chaque année.
Les règles établies par l'ICC sont nombreuses et complexes. L'examen des documents relatifs à une lettre de crédit (LC) peut prendre jusqu'à deux heures par transaction. C'est notamment pour cette raison que les transactions en open account dominent largement les échanges B2B.
À l'inverse, les processus numériques sont devenus la norme dans la plupart des transactions transfrontalières destinées aux consommateurs. Christian Cazenove estime que cette évolution finira également par s'étendre au trade finance, même si plusieurs décennies de pratiques fondées sur le papier ne disparaîtront pas du jour au lendemain.
En 2017, la Commission des Nations Unies pour le droit commercial international (CNUDCI/UNCITRAL) a publié le MLETR (Model Law on Electronic Transferable Records), établissant l'équivalence juridique entre les documents numériques et leurs versions papier. À ce jour, seuls 13 États l'ont adopté, même si une majorité des exportations mondiales provient désormais de pays ayant adopté ou aligné leur cadre réglementaire sur ce modèle.
Christian Cazenove souligne toutefois qu'aucun pays africain n'a encore adopté le MLETR, alors même que le continent utilise largement les instruments de trade finance, notamment les lettres de crédit (LC), les remises documentaires et les garanties bancaires.
Au sein des groupes de travail de l'ICC dédiés à la digitalisation, un défi majeur persiste : identifier des entreprises prêtes à expérimenter concrètement les solutions de trade finance digital. C'est notamment pourquoi les preuves de concept restent encore peu nombreuses et principalement concentrées en Asie.
Pourtant, l'appétence des entreprises est réelle. Entre novembre 2022 et mars 2023, plus de 100 entreprises ont été interrogées par un groupe de travail de l'ICC. Leur message était unanime : elles souhaitent accélérer leur transition numérique. Les conclusions de cette étude, remises au gouvernement français en juin 2023, ont contribué à l'adoption du MLETR en France en juin 2024.
Selon Christian Cazenove, l'enjeu consiste désormais à embarquer l'ensemble des fonctions de l'entreprise, des achats à la finance, en passant par les équipes commerciales, juridiques et dirigeantes. Mais tant que les entreprises ne verront pas ces solutions fonctionner dans des cas concrets, leur adoption à grande échelle restera un défi.
Maintenir la dynamique
Malgré les difficultés évidentes à identifier des entreprises prêtes à s'engager dans un projet opérationnel, Société Générale est parvenue, en juillet 2026, à annoncer l'une des premières lettres de crédit (LC) entièrement digitalisées entre le Royaume-Uni et la France. L'opération a réuni Lloyds, la plateforme Enigio et le groupe industriel Bobst Lyon.
« Tout a fonctionné exactement comme prévu, et même bien mieux que je ne l'avais imaginé », commente Christian Cazenove. « Même parmi les professionnels qui travaillent dans ce domaine depuis plusieurs décennies, l'enthousiasme était réel. On m'a déjà demandé quand aurait lieu la prochaine transaction. Nous devons maintenant raconter cette histoire encore et encore afin de la faire connaître au plus grand nombre. »
Bien que couronnée de succès, cette transaction n'impliquait que deux banques, une plateforme et une seule zone géographique. L'étape suivante consiste désormais à développer l'interopérabilité entre de multiples partenaires et régions. Aujourd'hui, Christian Cazenove décrit l'état de préparation du marché comme étant « encore immature, mais porté par une dynamique positive ».
L'écosystème du trade digital reste fragmenté, réparti entre une quinzaine de plateformes opérationnelles. Selon lui, il est peu probable qu'un acteur unique s'impose comme standard du marché. L'avenir passera plutôt par « la construction d'un écosystème fondé sur l'interopérabilité entre plusieurs plateformes ».
Plus de temps à perdre
Bien sûr, convaincre acheteurs et vendeurs de digitaliser leurs échanges, obtenir la coopération de plateformes situées dans différentes juridictions et s'assurer que l'ensemble s'inscrit dans des cadres juridiques nationaux acceptables demeure un défi considérable. Dans ce contexte, quel rôle l'intelligence artificielle peut-elle jouer pour fluidifier davantage les échanges commerciaux ?
L'IA occupe déjà une place croissante dans le trade finance. Elle contribue notamment au renforcement des contrôles en matière de lutte contre le blanchiment d'argent et le financement du terrorisme, tout en réduisant les frictions opérationnelles. Chez Société Générale, elle est également utilisée pour le filtrage des sanctions et l'analyse maritime, permettant notamment de vérifier les itinéraires et la propriété des navires. À mesure que ses capacités progresseront, l'IA devrait accélérer encore davantage la digitalisation des processus de trade finance.
« Aujourd'hui, seuls 10 % des connaissements sont électroniques », rappelle Christian Cazenove. « En tant que secteur, nous ne pouvons pas prétendre exploiter pleinement les avantages de l'intelligence artificielle tant que l'écosystème du trade finance reste aussi fortement dépendant du papier. Mais nous avançons dans la bonne direction et les progrès sont réels. »
L'automatisation du contrôle documentaire assistée par l'IA gagne du terrain grâce à l'utilisation d'outils tels que la reconnaissance optique de caractères (OCR), le traitement automatique du langage naturel (NLP), le machine learning (ML) ou encore l'intelligence artificielle générative (GenAI).
Ces technologies sont particulièrement pertinentes pour des instruments clés tels que les lettres de crédit. Vérifier la conformité d'une LC aux règles et usances uniformes de l'ICC (UCP) et gérer les éventuels amendements reste aujourd'hui une tâche longue et complexe. Cette inefficacité documentaire se retrouve d'ailleurs tout au long de la chaîne du trade finance.
Selon Christian Cazenove, une utilisation généralisée de la digitalisation et de l'IA pourrait permettre de réduire des délais transcontinentaux habituellement de deux semaines à seulement trois ou quatre jours.
L'exemple de Bobst en apporte déjà la démonstration. Tous les échanges documentaires et amendements ont été réalisés en quelques minutes au lieu de plusieurs jours. Une communication avec Lloyds Bank, qui aurait normalement nécessité deux à trois jours, n'a pris que quelques minutes.
Christian Cazenove soulève également une question essentielle concernant l'avenir du secteur. Selon lui, un métier qui reste fortement dépendant du papier risque progressivement de perdre de son attractivité auprès des jeunes générations.
« Si nous n'accélérons pas tous notre transition vers la digitalisation, il est possible que dans dix ans notre secteur ne survive plus tel que nous le connaissons aujourd'hui. »
L'essor du trade finance digital
La bonne nouvelle : dans des banques comme Société Générale, l'attitude face à cette transformation indispensable est qualifiée « d'extrêmement enthousiaste ».
Comme le souligne Christian Cazenove, la technologie n'est pas le principal obstacle. « Nous continuerons à investir et à relever chaque défi qui se présentera », affirme-t-il.
Par ailleurs, les mentalités évoluent progressivement. Un nombre croissant d'acteurs du trade finance exprime aujourd'hui une véritable volonté de passer au numérique.
Le succès du trade finance repose avant tout sur la confiance que les banques apportent à leurs clients entreprises pour soutenir leurs activités commerciales. Après la réussite de cette transaction fondée sur une lettre de crédit 100 % digitale entre Société Générale, Lloyds et Bobst, Christian Cazenove estime qu'il est essentiel de partager cette expérience et de capitaliser sur cet élan.
« Nous pouvons désormais démontrer qu'il ne s'agit plus seulement d'une preuve de concept, mais d'une solution opérationnelle, concrète et entièrement digitale. »
Avec une adoption plus large, cette approche pourrait réduire significativement le temps nécessaire aux échanges internationaux tout en diminuant les risques à chaque étape de la transaction.
Christian Cazenove reconnaît que certains instruments, tels que les garanties bancaires ou les stand-by letters of credit, pourraient retirer un bénéfice plus limité de la digitalisation, dans la mesure où seulement 3 à 5 % des garanties font l'objet d'un appel. En revanche, les lettres de crédit et les remises documentaires apparaissent comme des candidats idéaux à cette transformation.
C'est notamment le cas en Afrique, où les remises documentaires sont largement utilisées dans les échanges commerciaux régionaux. Ces mécanismes permettent à la banque du vendeur de contrôler les documents d'expédition et de ne les remettre à l'acheteur, ainsi que les marchandises qu'ils représentent, qu'après paiement ou engagement irrévocable de paiement.
Grâce à la digitalisation, les délais liés à la circulation et à la vérification des documents physiques peuvent être considérablement réduits, apportant davantage de rapidité et d'efficacité.
Aujourd'hui, de nombreux acteurs privilégient les transactions en open account, notamment parce qu'elles impliquent moins de formalités administratives et de paperasse que les lettres de crédit ou les remises documentaires. Cependant, cette simplicité s'accompagne également de niveaux de risque plus élevés.
La digitalisation du trade documentaire ne répond donc pas uniquement à des objectifs de rapidité ou d'efficacité opérationnelle. Elle vise également à mieux maîtriser les risques et, par conséquent, à favoriser la croissance des volumes d'échanges commerciaux.
À mesure que l'adoption progresse, processus après processus et pays après pays, et que l'interopérabilité atteint une masse critique, l'ensemble de l'écosystème pourra en tirer les bénéfices.
Comme le conclut Christian Cazenove : « Lorsque nous choisissons le numérique, nous faisons finalement le choix de sortir de ce monde archaïque, au bénéfice de l'ensemble de l'écosystème. »




