Financer la prochaine phase du développement des énergies renouvelables aux États-Unis

09/09/2026

Entretien avec Eric Kim, Responsable des secteurs Électricité, Énergie, Mines et Industries, Société Générale Americas.

Financer la prochaine phase du développement des énergies renouvelables aux États-Unis

Entretien avec Eric Kim, Responsable des secteurs Électricité, Énergie, Mines et Industries, Société Générale Americas.

Le marché américain des énergies renouvelables est passé d’une dynamique de croissance principalement soutenue par les politiques publiques à un enjeu critique d’infrastructures. La demande en électricité s’accélère après plusieurs décennies de relative stagnation, portée par l’intelligence artificielle, les centres de données, l’électrification, la relocalisation industrielle et, plus largement, la croissance économique.

De nombreuses projections prévoient un pic de demande supérieur à 225 GW d’ici 2035, soit une augmentation de 24% par rapport à 2025. Les centres de données constituent notamment un moteur essentiel de cette croissance. Selon S&P, la demande d’électricité des data centers aux États-Unis devrait largement dépasser les 100 GW d’ici 2030.

L’intensité énergétique des centres de données représente à la fois un défi et une opportunité pour les développeurs d’infrastructures électriques et les banques qui financent la prochaine génération de projets énergétiques. À titre d’exemple récent, Société Générale est intervenue en qualité de souscripteur principal et teneur de livre dans le financement du projet d’Intersect Power visant à développer une centrale solaire de 1,1 GW intégrant un système de stockage par batteries (BESS). Cette installation fournira une capacité électrique stratégique au réseau CAISO en Californie et au Nevada afin d’accompagner l’expansion de l’IA dans la région.

Nous avons échangé avec Eric Kim, qui dirige les activités Électricité, Énergie et Mines de Société Générale Americas, afin de comprendre comment la banque accompagne les besoins énergétiques croissants du continent.

Le secteur américain des énergies renouvelables a connu une croissance rapide, mais le marché semble aujourd’hui plus complexe. Quels sont les principaux défis auxquels le secteur est confronté ?

Le principal défi réside dans le fait que la demande en énergie renouvelable s’accélère alors même que les conditions de développement deviennent plus difficiles. L’opportunité est immense, car l’IA, les centres de données, l’électrification et la croissance industrielle redessinent profondément les besoins énergétiques. Société Générale a également souligné que les centres de données génèrent une demande considérable en électricité bas carbone, notamment de la part des grandes entreprises technologiques engagées dans des objectifs de durabilité à long terme.

Répondre à cette demande dépend avant tout de la capacité d’exécution. Les développeurs doivent sécuriser les terrains, les autorisations nécessaires, les équipements, leur éligibilité aux crédits d’impôt, conclure des contrats d’achat d’électricité (offtake agreements), obtenir les financements et, surtout, les droits de raccordement aux réseaux électriques, souvent dans des délais très contraints. Aujourd’hui, les principaux freins ne sont pas tant le coût des panneaux solaires ou des éoliennes que l’accès au réseau, les capacités de transport de l’électricité et la visibilité sur les calendriers de réalisation des projets.

Du point de vue de Société Générale, cette évolution traduit la maturation du secteur. Les acteurs qui réussiront seront ceux qui disposent d’une solide discipline de développement, de capacités financières importantes, de stratégies de financement sophistiquées, de chaînes d’approvisionnement résilientes et de la capacité à gérer des environnements réglementaires et de marché complexes. Les énergies renouvelables demeurent très attractives, mais les projets doivent désormais être structurés avec une attention accrue portée à leur faisabilité, à la répartition des risques et à la création de valeur à long terme.

Le déploiement des infrastructures liées à l’IA aux États-Unis est spectaculaire. Quelle est l’importance de la tendance à utiliser des énergies renouvelables pour alimenter les centres de données ?

Il s’agit de l’une des évolutions les plus structurantes de la demande sur le marché de l’énergie. La croissance de l’IA et du cloud computing entraîne une hausse spectaculaire des besoins en électricité, et les entreprises technologiques recherchent des solutions énergétiques évolutives, fiables et à faible empreinte carbone. Le financement par Société Générale du projet solaire « 1000 Mile » de Longroad Energy au Texas illustre parfaitement cette tendance. Ce projet a été conçu pour contribuer à répondre à la demande croissante en énergie liée aux opérations de centres de données de Meta.

Cette évolution est importante car elle crée un argument économique solide en faveur de nouvelles capacités de production renouvelable. Les acheteurs industriels, notamment les hyperscalers, sont désormais des contreparties sophistiquées qui comprennent que leur développement dépend autant de l’infrastructure numérique que de leur accès à de grands volumes d’électricité.

Cependant, cette demande accentue également la pression sur les réseaux électriques. Les centres de données nécessitent d’importantes quantités d’énergie dans des délais souvent très courts, tandis que les infrastructures de transport d’électricité et les procédures de raccordement progressent beaucoup plus lentement. Ce décalage est en train de devenir l’une des problématiques majeures du marché américain de l’électricité. Pour les producteurs d’énergies renouvelables, l’opportunité est évidente, mais elle suppose d’associer davantage la production à des solutions de stockage, à des innovations de réseau et à une sélection rigoureuse des marchés.

Comment l’incertitude réglementaire, les crédits d’impôt et les enjeux liés aux chaînes d’approvisionnement influencent-ils le financement des énergies renouvelables ?

Les politiques publiques continuent de jouer un rôle déterminant dans l’économie des projets renouvelables aux États-Unis. Les crédits d’impôt ont historiquement constitué un élément central des structures de financement. Les récentes évolutions concernant les critères d’éligibilité, les exigences de contenu domestique, les règles relatives aux entités étrangères et les calendriers d’application rendent les montages financiers plus complexes.

Les développeurs réagissent en cherchant à sécuriser rapidement leurs projets, en diversifiant leurs fournisseurs et en renforçant leurs stratégies d’approvisionnement local.

Cela étant, l’attrait des investissements dans les renouvelables ne repose pas uniquement sur les aides publiques. Deux facteurs soutiennent particulièrement leur compétitivité. D’une part, la baisse continue des coûts technologiques, qui permet aux actifs renouvelables de maintenir un coût actualisé de l’électricité (LCOE) compétitif. D’autre part, la hausse des prix de l’électricité, tant sur les marchés contractuels que sur les marchés de gros, alimentée par une demande soutenue et un environnement macroéconomique inflationniste.

Pour les banques et les investisseurs, cela signifie que les financements doivent devenir plus flexibles et plus sophistiqués. Les opérations doivent intégrer des paramètres comme la monétisation des crédits d’impôt, l’origine des équipements, l’exposition aux droits de douane, les délais de construction, les merchant risks, la qualité des contrats d’achat d’électricité et la solidité des sponsors.

Au-delà du solaire et de l’éolien, quels sont selon vous les prochains relais de croissance de la transition énergétique aux États-Unis ?

La prochaine phase du marché sera plus large que la seule production d’électricité renouvelable. Le solaire et l’éolien restent indispensables, mais le système a également besoin de capacités de stockage, d’infrastructures de transport, d’interconnexions, de moyens de production flexibles, de carburants propres et d’autres infrastructures essentielles à la fiabilité du réseau.

Le stockage par batteries joue un rôle particulièrement important. Il permet de compenser l’intermittence des énergies renouvelables, d’apporter davantage de flexibilité au réseau et de faciliter l’intégration de nouvelles capacités de production.

Nous observons également un intérêt croissant pour les solutions destinées directement aux grands consommateurs d’électricité : production sur site (« behind-the-meter »), installations de production co-localisées, projets hybrides ou encore ressources énergétiques implantées chez les clients.

Alors que la demande des centres de données progresse plus vite que les infrastructures de réseau, les entreprises rechercheront de plus en plus des solutions énergétiques sur mesure combinant rapidité de déploiement, fiabilité et réduction des émissions carbone.

Comment Société Générale accompagne-t-elle les entreprises des énergies renouvelables en tant que conseiller stratégique et partenaire bancaire ?

Nous sommes particulièrement bien positionnés, car la transition énergétique mobilise précisément les expertises qui constituent le cœur de notre plateforme : une connaissance approfondie des secteurs concernés, une expertise mondiale en financement de projets, une solide expérience en conseil financier sur diverses classes d’actifs, un accès aux marchés de capitaux et une connaissance fine des conditions de marché.

Pour les clients, le défi est de plus en plus multidimensionnel. Une entreprise du secteur peut avoir besoin simultanément d’un financement de projet de portefeuille solaire, d’un accompagnement pour une acquisition, de solutions de couverture contre les fluctuations des marchés de l’énergie, d’une structuration fiscale ou de crédit, d’un financement de bilan ou encore d’un conseil stratégique sur le stockage par batteries, l’hydrogène ou les infrastructures de transport d’électricité.

La force de Société Générale réside dans sa capacité à réunir l’ensemble de ces expertises de manière coordonnée.

En définitive, notre rôle consiste à aider nos clients à gérer la complexité. Le secteur des énergies renouvelables ne manque ni de demande ni d’intérêt de la part des investisseurs, mais réussir nécessite une structuration rigoureuse, une allocation réfléchie des risques et une compréhension fine des interactions entre politiques publiques, technologies, marchés de l’électricité et conditions de financement.