
Libérer le potentiel des sustainability-linked loans dans le secteur agroalimentaire
Malgré un ralentissement plus général du marché des sustainability-linked loans (SLL - prêts dont les conditions sont liées à la performance en matière de durabilité), le secteur agroalimentaire fait figure d’exception. Pour les entreprises de l’agroalimentaire, les SLL constituent un moyen pertinent de financer leur transition là où elle se joue réellement : au sein de leurs opérations, de leurs chaînes d’approvisionnement et de leurs pratiques quotidiennes. En reliant les conditions de financement à des indicateurs de performance mesurables tout au long de chaînes de valeur complexes, les SLL offrent un outil flexible pour accompagner la transformation d’un secteur dont la transition repose moins sur de grands investissements verts que sur l’évolution des pratiques, des approvisionnements et des modes opératoires.
Analyse de Vincent Nobilet, Managing Director Agribusiness au sein de l’équipe Financement du Négoce de matières premières durables chez Société Générale.
Les systèmes agroalimentaires jouent un rôle essentiel dans l’économie mondiale, représentant environ 12,8% du PIB, tout en étant responsables de plus de 30% des émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine(1).
Au-delà de l’impact climatique, le secteur est confronté à des pressions croissantes sur de nombreux sujets : déforestation, perte de biodiversité, transparence des chaînes d’approvisionnement et enjeux sociaux, tels que les conditions de travail ou le niveau de revenu des agriculteurs. Ces enjeux occupent désormais une place centrale dans les stratégies et les besoins de financement des entreprises.
Dans le même temps, l’agroalimentaire se distingue dans le paysage de la finance durable. Entre 2017 et 2023, le secteur a représenté environ 5% des émissions mondiales de SLL, contre seulement 3% du crédit traditionnel, ce qui souligne son attractivité relative pour les structures de financement liées à la durabilité(1).
Pourquoi les SLL sont adaptés à l’agroalimentaire : une transition davantage fondée sur les dépenses d’exploitation que sur les investissements
L’une des caractéristiques majeures du secteur agroalimentaire est la place limitée des grands projets d’investissements verts clairement identifiables. Les actifs sont très dispersés et les investissements souvent fragmentés, ce qui rend les prêts verts traditionnels moins adaptés.
À l’inverse, la transition repose largement sur l’évolution des pratiques opérationnelles : amélioration des techniques agricoles, réduction du gaspillage, renforcement de la traçabilité ou encore mise en œuvre de politiques d’approvisionnement durable. Une part importante de ces transformations relève des dépenses d’exploitation (Opex - operating expenditures) plutôt que d’investissements ponctuels.
Dans ce contexte, les SLL offrent un cadre particulièrement pertinent. En reliant les conditions financières à la performance en matière de durabilité plutôt qu’à l’usage des fonds, ils permettent aux entreprises d’intégrer des objectifs de durabilité à l’ensemble de leurs opérations et de leurs chaînes d’approvisionnement.
Ils permettent également de définir des indicateurs de performance (KPI – key performance indicators) adaptés à la diversité des systèmes agroalimentaires, couvrant aussi bien les émissions de gaz à effet de serre et la consommation d’eau que l’approvisionnement sans déforestation ou le respect des droits humains dans les chaînes de valeur.
Des limites et une vigilance accrue
Malgré leur forte adéquation avec le secteur, les SLL font l’objet d’un examen de plus en plus attentif.
Le premier défi concerne la crédibilité des KPI. Les acteurs du marché accordent désormais une importance croissante à la pertinence, à l’ambition et à la vérification des objectifs de durabilité, afin de réduire les risques de greenwashing.
Le deuxième défi tient à l’accès aux SLL, qui demeure concentré sur les grandes entreprises. La nécessité de disposer de systèmes de données robustes et de cadres de durabilité structurés peut exclure les acteurs agroalimentaires de plus petite taille, malgré leur fort potentiel d’impact.
Une structure de SLL en pleine évolution
Deux transactions récentes illustrent cette évolution.
Société Générale a co-arrangé une facilité de financement de type borrowing base de 1,2 milliard de dollars pour ED&F Man Commodities, dans laquelle elle est intervenue en qualité de Coordinateur global en matière de durabilité, Teneur de livre actif et Arrangeur chef de file mandaté. Cette transaction a récemment été transformée en SLL par l’intégration d’indicateurs de performance alignés sur les engagements de l’entreprise en matière de décarbonation, d’approvisionnement sans déforestation dans les filières café et sucre, d’autonomisation des femmes au sein des communautés agricoles locales et de restauration de la biodiversité.
Société Générale a également co-arrangé une facilité de financement de type Borrowing Basede 2 milliards d’euros pour Barry Callebaut, adossée à des stocks de cacao et indexée sur les conditions de marché. Conçue pour s’adapter à la volatilité des prix du cacao et soutenir les besoins de liquidité du groupe, cette facilité intègre également des indicateurs de performance liés aux engagements de Barry Callebaut en matière de décarbonation, de cacao sans déforestation et de respect des droits humains au sein de sa chaîne d’approvisionnement directe.
En combinant financement des matières premières et mécanismes liés à la durabilité, ces opérations inaugurales de type SLL illustrent la dynamique positive de ces instruments dans le secteur agroalimentaire et montrent comment l’innovation financière peut accompagner la transition du secteur.
Révéler tout le potentiel des SLL dans l’agroalimentaire
Les SLL ne constituent donc pas seulement un produit de financement. Ils peuvent également servir de passerelle entre la finance durable et des transformations concrètes sur le terrain.
Pour déployer pleinement leur potentiel dans le secteur agroalimentaire, il sera nécessaire de les rendre plus accessibles au-delà des grandes entreprises, grâce à des KPI crédibles, des dispositifs de vérification proportionnés et un accompagnement pratique des emprunteurs qui construisent encore leurs capacités en matière de durabilité.
Si les émissions de gaz à effet de serre, la consommation d’eau et la réduction des déchets restent des priorités, les chaînes de valeur agroalimentaires soulèvent également des enjeux sociaux et de gouvernance majeurs : revenus des agriculteurs, conditions de travail, traçabilité et approvisionnement responsable. L’intégration de ces dimensions, lorsqu’elles sont pertinentes et mesurables, permettrait aux SLL de mieux refléter la nature systémique de la transformation du secteur agroalimentaire.
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