Souveraineté énergétique sous tension : de la transition au contrôle stratégique

19/06/2026

Pendant des décennies, l’agenda énergétique mondial a été pensé à travers le prisme de la transition : trajectoires de décarbonation, déploiement des énergies renouvelables et objectifs climatiques. Ce paradigme est en train d’évoluer. La question centrale n’est plus seulement de savoir à quelle vitesse nous pouvons décarboner, mais qui contrôle les ressources, les technologies et les chaînes de valeur qui rendent cette transition possible.


Par Lénaïg Trénaux, Coresponsable monde Energie, Mines et Industries et Responsable Sustainable & Impact Advisory chez Société Générale.

L’énergie n’est plus seulement un enjeu environnemental ou économique. Elle est devenue un vecteur central de puissance géopolitique, de compétitivité industrielle et de sécurité nationale, les matériaux critiques s’imposant comme le socle de cette transformation.

Matériaux critiques : la contrainte structurelle de la transition

La transition énergétique est, par nature, fortement consommatrice de matériaux. L’électrification, la production d’énergies renouvelables et les infrastructures numériques reposent sur des minéraux critiques tels que le lithium, le cuivre, le nickel, le cobalt et les terres rares. Ces ressources ne sont pas périphériques : elles constituent l’ossature des technologies bas carbone.

La demande s’accélère rapidement : celle de lithium a progressé de près de 30 % en 2024, tandis que le nickel, le cobalt et les terres rares ont enregistré des taux de croissance annuels compris entre 6 % et 8 %. Les technologies énergétiques représentent déjà environ 85 % de la croissance totale de la demande en métaux destinés aux batteries(1).

La contrainte principale ne tient toutefois pas seulement à la rareté géologique, ni aux investissements nécessaires dans l’exploration et l’extraction, mais aussi à la concentration industrielle. Les capacités de traitement et de raffinage sont fortement concentrées géographiquement : la Chine représente environ 70 % des capacités mondiales de raffinage pour un large éventail de mineraux critiques, et jusqu’à 90 % dans le traitement des terres rares(2).

En conséquence, le rythme, le coût et même la faisabilité de la transition dépendent de plus en plus des capacités industrielles autant que du progrès technologique.

La course au contrôle des chaînes de valeur

Ce déséquilibre a intensifié la compétition mondiale pour le contrôle des chaînes de valeur.

La Chine a consacré plusieurs décennies à sécuriser des ressources en amont tout en développant des positions dominantes dans le raffinage, la fabrication et le recyclage. Elle reste le premier raffineur mondial pour 19 des 20 principaux minéraux stratégiques.

Les États-Unis accélèrent la conclusion d’accords bilatéraux et la mise en œuvre de politiques industrielles afin de sécuriser leur accès aux ressources, tandis que l’Europe cherche à développer des partenariats et à définir une stratégie plus lisible.

Le pouvoir réside désormais moins dans la détention des ressources que dans la capacité à les transformer, à les industrialiser et à capter de la valeur sur l’ensemble de la chaîne.

Souveraineté redéfinie : de l’indépendance au contrôle

La souveraineté énergétique ne peut plus être réduite à la production domestique ou à la dépendance aux importations. Elle repose désormais sur un contrôle de bout en bout, de l’extraction jusqu’aux technologies d’usage final.

Ce contrôle détermine non seulement la sécurité d’approvisionnement, mais aussi le pouvoir de fixation des prix, la compétitivité industrielle et la captation de valeur. En ce sens, la souveraineté sur les matériaux critiques est devenue une condition préalable à la maîtrise de la transition énergétique elle-même.

Cela conduit à repenser les enjeux de réindustrialisation. La contrainte est avant tout économique et structurelle : les projets miniers et de raffinage exigent des cycles d’investissement longs, une forte intensité capitalistique et des cadres réglementaires stables.

Énergie, défense et autonomie stratégique

Une évolution majeure réside dans la convergence croissante entre énergie, stratégie industrielle et défense.

Les minerais critiques sont essentiels non seulement aux systèmes énergétiques, mais aussi à l’aéronautique, aux industries de pointe et aux technologies de défense. Les ruptures d’approvisionnement sont donc désormais considérées comme des risques stratégiques, mobilisant des acteurs bien au-delà du seul secteur de l’énergie.

Les systèmes énergétiques eux-mêmes sont de plus en plus intégrés aux cadres de sécurité nationale, les gouvernements renforçant leurs réserves stratégiques, consolidant leurs infrastructures et intégrant les enjeux liés à l’énergie et aux matériaux dans leur planification de défense.

L’accès à l’énergie et aux ressources critiques est désormais directement lié à la stabilité nationale et à la souveraineté technologique.

Financer le double impératif : transition et résilience

Pour les entreprises et les institutions financières, ces évolutions redéfinissent à la fois les risques et les opportunités.

Les dépendances énergétiques et l’accès aux ressources deviennent des facteurs clés de compétitivité. Les décisions d’investissement doivent donc intégrer pleinement les incertitudes géopolitiques, réglementaires et climatiques.

Dans le même temps, les besoins en investissement restent considérables. Selon les estimations, plusieurs centaines de milliards de dollars devront être investis dans l’extraction minière et le raffinage d’ici 2040 pour atteindre les objectifs de transition énergétique(1).

En parallèle, des opportunités émergent dans le recyclage et les solutions d’économie circulaire, qui peuvent réduire la dépendance aux ressources primaires tout en renforçant la sécurité d’approvisionnement et l’autonomie industrielle. Ces chaînes d’approvisionnement secondaires deviennent une composante de plus en plus importante des stratégies de résilience à long terme.

Financer la transition suppose donc de répondre à un double impératif : décarbonation et résilience stratégique, deux objectifs désormais de plus en plus indissociables.

Un nouvel équilibre des rapports de force

La transition énergétique est désormais une question de répartition du pouvoir dans l’économie mondiale.
La décarbonation demeure essentielle, mais elle est indissociable de la souveraineté, de la sécurité et de la stratégie industrielle. Loin d’être en tension, la souveraineté sur les ressources et les chaînes de valeur devient une condition pour atteindre les objectifs climatiques à grande échelle.

Les acteurs qui prendront l’avantage seront ceux capables de sécuriser l’accès aux matériaux critiques, de construire des capacités industrielles robustes et d’ancrer la résilience dans leurs systèmes économiques.

Dans ce nouvel équilibre, la souveraineté énergétique n’entrave pas la transition : elle en constitue l’un des leviers essentiels.

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