UN NOUVEAU GUIDE DE L’INVESTISSEUR POUR UN NOUVEAU RÉGIME MACROÉCONOMIQUE

29/07/2026

Par Mark Chng, Responsable des ventes Fixed Income & Currencies pour l’Asie du Sud-Est, Société Générale

Si les marchés affichent une certaine confiance, les investisseurs se préparent à un large spectre de scénarios macroéconomiques.

En ce début de second semestre 2026, les marchés semblent relativement sereins : les marchés actions sont proches de leurs récents sommets, les spreads de crédit restent serrés, les anticipations de croissance demeurent stables et la volatilité se situe bien en dessous des niveaux généralement associés à des périodes de stress.

Cependant, les investisseurs sont de plus en plus préoccupés par un grand nombre de risques, incluant les perturbations énergétiques, la fragmentation géopolitique, une possible correction des valorisations liées à l’intelligence artificielle (IA) et le recours croissant à l’effet de levier.

Lors de la conférence Global Markets de Société Générale à Singapour cette année, des investisseurs de premier plan ont évoqué la façon dont ils naviguent dans un contexte de hausse des marchés et de prudence persistante des investisseurs. La vigueur des marchés coexiste en effet avec une inquiétude croissante : les prix des actifs auraient-ils dépassé les fondamentaux ?

Les discussions ont confirmé l’idée qu’un environnement macroéconomique aussi incertain exige un nouveau cadre de référence — un « guide » capable de faire face à un large spectre de scénarios.

Identifier les facteurs de risque et assurer l’exécution globale des positions seront les deux impératifs pour traverser les épisodes de volatilité et saisir les opportunités.

Identifier les risques

Les récents événements géopolitiques ont rappelé aux investisseurs que les chocs inflationnistes peuvent surgir de sources inattendues : perturbations énergétiques, contraintes sur les chaînes d’approvisionnement, fragmentation commerciale ou relocalisation d’industries stratégiques. Ces risques sont difficiles à couvrir, car ils peuvent vite passer d’un événement régional à un phénomène dont l’impact devient mondial sur les prix des marchés.

L’énergie demeure l’un des principaux canaux de transmission de ces chocs vers l’inflation. Des grandes routes maritimes perturbées ou des obstacles physiques à l’approvisionnement peuvent raviver les pressions inflationnistes, même lorsque les marchés paraissent relativement calmes.

Le Brent s’est fortement apprécié lors de la récente période de tensions accrues au Moyen-Orient, avant de se replier lorsque les craintes liées aux perturbations de l’offre se sont atténuées.

Les banques centrales hésitent entre lutte contre l’inflation et croissance. Marqués par l’expérience inflationniste de 2022, les décideurs pourraient se montrer plus prudents dans l’assouplissement de leur politique monétaire. Leurs réponses varieront en fonction de la capacité fiscale des pays, de leur budget et de leur exposition aux prix de l’énergie.

La fragmentation géopolitique provoque également des transformations structurelles des chaînes d’approvisionnement.

Un ordre mondial plus fragmenté pousse les économies à accorder davantage d’importance à la sécurité nationale et à la résilience stratégique. Cette évolution devrait renforcer les investissements dans la réindustrialisation, le nearshoring et les dépenses liées à la sécurité, contribuant ainsi à une réorientation des flux mondiaux de capitaux.

L’accélération des investissements dans l’IA et les infrastructures numériques s’inscrit également dans cette dynamique. Les gouvernements et les entreprises cherchent à sécuriser leur accès à la puissance de calcul, aux semi-conducteurs, aux minerais critiques et à l’énergie. À elles seules, les quatre plus grands « hyperscalers » devraient investir environ 715 Md USD dans les infrastructures liées à l’IA en 2026, une progression de 90% par rapport à 2025¹. Bien que portée par les géants technologiques américains, cette croissance a des implications mondiales, notamment pour les chaînes d’approvisionnement asiatiques en semi-conducteurs et matériels technologiques, l’allocation du capital, les devises et l’inflation.

Cet environnement plus sensible à l’inflation a des conséquences importantes pour les investisseurs. Les obligations pourraient ne plus offrir les mêmes qualités défensives auxquelles les investisseurs sont habitués, ce qui pousse nombre d’entre eux à revoir les approches classiques d’allocation d’actifs.

Toutefois, ces risques largement identifiés sont peut-être déjà intégrés dans les prix des marchés. Les perturbations pourraient donc provenir de sources moins anticipées. Les investisseurs devront rester proactifs et prêts à réagir rapidement à l’émergence de nouveaux risques.

Une exécution à grande échelle

En élaborant ce nouveau guide d’investissement dans cet avenir incertain, les investisseurs doivent également tenir compte des contraintes techniques.

La mise en œuvre à grande échelle de considérations macroéconomiques constitue souvent un défi, notamment sur les marchés asiatiques, qui sont fréquemment les premiers à ouvrir après des week-ends riches en événements.

Les acteurs des marchés de matières premières sont particulièrement attentifs à l’accès à la liquidité. Nombre d’entre eux ont d’ailleurs cherché à renforcer leurs capacités de financement lors du pic de volatilité des prix de l’énergie du premier semestre.

De leur côté, les marchés émergents bénéficient d’une numérisation croissante et de leur intégration progressive dans les grands indices boursiers mondiaux, ce qui favorise la standardisation des marchés et améliore l’accès à des investisseurs internationaux.

Les décisions d’allocation d’actifs doivent désormais tenir compte des contraintes de liquidité, mais également des corrélations croisées entre différentes classes d’actifs et différents secteurs.

Les portefeuilles traditionnels reposant sur une allocation « 60/40 » (60% actions, 40% obligations) sont de plus en plus complétés par des actifs alternatifs. De nombreux investisseurs orientent davantage de capitaux vers les actifs réels, les infrastructures et d’autres investissements thématiques structurels.

Aujourd’hui, les investisseurs macroéconomiques disposent d’un large éventail d’opportunités. Contrairement à 2022 où les pressions inflationnistes avaient entraîné un resserrement monétaire généralisé, la réponse des autorités économiques exige désormais davantage de nuance. De nombreuses trajectoires sont possibles selon les marchés, offrant tout une gamme d’opportunités aux investisseurs capables d’exprimer leur point de vue.

La construction d’un portefeuille solide consistera pour les investisseurs à trouver le juste équilibre entre conviction et flexibilité. Le nouveau régime macroéconomique requiert un nouveau guide de l’investisseur.

¹ Bloomberg, US Big Tech Ratchets Up AI Spending Past $700 Billion This Year, 30 avril 2026 : https://www.bloomberg.com/news/articles/2026-04-30/us-big-tech-ratchets-up-ai-spending-past-700-billion-this-year