La géopolitique et l’IA exigent une nouvelle stratégie industrielle

17/07/2026

Wei Yao, Économiste en chef Monde et Responsable de la recherche Asie-Pacifique, Société Générale

Les tensions géopolitiques et l’intelligence artificielle sont les forces structurantes de notre époque. La réindustrialisation doit être la réponse.

L’avenir de l’économie mondiale dépend de plus en plus de deux forces majeures : la géopolitique et l’intelligence artificielle (IA).

Les frictions géopolitiques –le conflit récent dans le Golfe, mais aussi la profonde transformation du commerce international et des tarifs douaniers -– remettent en cause le modèle de chaînes d’approvisionnement conçu pour une meilleure efficacité, des délais raccourcis et une faible redondance.

De son côté, l’IA promet un gain de productivité, mais l’échéance et l’ampleur de cette promesse restent incertaines. Son déploiement est déjà bien engagé : puces électroniques, centres de données, réseaux électriques, systèmes de refroidissement, talents et capitaux sont mobilisés à une échelle sans précédent.

Ces deux forces ont chacune des implications distinctes pour l’économie mondiale. Elles tirent la croissance dans des directions opposées. Pourtant, toutes deux requièrent des investissements importants et mettent sous pression les chaînes d’approvisionnement ainsi que les systèmes énergétiques.

La manière dont les gouvernements répondront à ce moment charnière déterminera l’avenir de l’activité et de la société dans le monde entier. De la même manière que les révolutions industrielles du passé marquent encore notre quotidien, une réindustrialisation résiliente doit désormais façonner notre avenir.

L’interdépendance menacée

À observer les marchés actions, on pourrait être tenté de conclure que la géopolitique a peu d’impact. Cette impression est toutefois trompeuse : les entreprises au cœur du boom de l’IA continuent leur ascension, tirent les indices boursiers vers le haut et peuvent même absorber les effets d’un conflit tel que celui entre les États-Unis et l’Iran. Mais beaucoup d’autres entreprises n’en sont pas capables.

Si l’essentiel des perturbations des approvisionnements énergétiques semble derrière nous, la fermeture du détroit d’Ormuz a montré ce que signifie menacer l’interdépendance pour les chaînes d’approvisionnement, la croissance et l’inflation.

Nulle part cette réalité n’est plus visible qu’en Asie, où les systèmes énergétiques et les secteurs industriels demeurent fortement dépendants des importations de pétrole et de gaz. Depuis le début du conflit avec l’Iran, vingt-quatre gouvernements d’Asie et du Pacifique ont mis en place des mesures d’économie d’énergie1. Les prix à la consommation se sont fortement accrus, notamment aux Philippines et au Vietnam2.

Mais si la géopolitique met à l’épreuve la résilience du vieux système mondial, les nouvelles technologies testent quant à elles notre capacité à en construire un nouveau.

Une histoire qui se répète ?

Revenons à l’IA. La première révolution industrielle avait engendré la lutte des classes, le marxisme, puis le droit du travail. La seconde avait conduit à la Grande Dépression avant de donner naissance aux systèmes de protection sociale. La révolution informatique a, quant à elle, produit la bulle internet et son éclatement, mais beaucoup moins de transformations institutionnelles.

La leçon que l’on peut en tirer est que les institutions sont souvent à la traîne. La technologie avance d’abord, suivie par le capital. La société est la dernière à emboiter le pas.

Est-ce que ce sera différent pour l’IA ? Peut-être que son intensité capitalistique la distingue des précédentes révolutions. Il ne s’agit pas d’un simple logiciel. À bien des égards, elle ressemble à une infrastructure : elle nécessite puces, centres de données, énergie, refroidissement, réseaux, foncier, talents et capitaux. L’actuel boom des capacités d’investissement est enthousiasmant car il témoigne d’une forte conviction. Mais il est aussi risqué : les investissements peuvent progresser plus vite que les usages, et les valorisations plus rapidement que les flux de trésorerie.

L’IA ressemble aux grandes ruptures du passé du fait que son adoption prendra du temps. Une transformation économique exige des entreprises et des gouvernements qu’ils modifient leurs processus, leurs subventions, leur gouvernance, leur réglementation, leurs compétences et leurs cadres organisationnels. Ces changements se font à un rythme humain, pas à celui du « silicon ».

Ce que nous ignorons encore, c’est la manière dont les bénéfices seront répartis. Seront-ils équitablement partagés entre l’hyperscaler qui fournit la puissance de calcul, le fabricant qui améliore ses marges, le salarié augmenté et le client qui paie moins cher ? Rien ne permet aujourd’hui d’affirmer que les gains potentiels seront distribués de manière équilibrée, ni même prévisible.

La réponse en un mot

Notre réponse aux deux défis que sont la géopolitique et l’IA est compliquée par les tensions macroéconomiques classiques de la croissance et de l’inflation.

Dans le système actuel, ces deux forces ont le potentiel de provoquer un nouveau choc inflationniste et de freiner la croissance mondiale. Si les prix de l’énergie se sont repliés depuis leurs pics d’avril, l’épisode du détroit d’Ormuz a montré à quel point les tensions géopolitiques peuvent rapidement se répercuter sur l’économie réelle. Dans le même temps, les investissements dans l’IA continuent d’augmenter. Les banques centrales en sont pleinement conscientes, ce qui explique leur ton plus ferme lors de leurs récentes réunions.

Nous avons besoin d’un nouveau système : un système capable de résister aux tensions géopolitiques tout en captant les bénéfices de l’IA. La réponse tient donc en un mot :  réindustrialisation.

Le regain des tensions géopolitiques a conduit les décideurs publics à se concentrer sur la réduction des dépendances et le renforcement de la résilience économique. À l’ère de l’IA, la sécurité nationale ne se résume plus à la puissance militaire : elle englobe également les infrastructures, l’industrie manufacturière, l’agriculture, les centres de données, les systèmes énergétiques et les minéraux critiques. Et tous ces éléments peuvent aujourd’hui être impactés par un petit nombre de points de passage stratégiques mondiaux.

Il est difficile d’estimer ce que cela implique pour les économies occidentales. Leur effort de réindustrialisation devra être massif et passer par une refonte des politiques industrielles et des mécanismes d’incitation.

Pendant des décennies, le modèle occidental s’est basé sur les consommateurs, les services et les marchés d’actifs. Le nouveau modèle a désormais besoin d’usines, de réseaux énergétiques, de financement industriel et de coordination des pouvoirs publics. Les investissements s’orienteront nécessairement vers des secteurs offrant à la fois sécurité, capacité de montée en puissance et cohérence stratégique.

Alors que les économies cherchent à concilier les espoirs technologiques avec les inquiétudes géopolitiques d’aujourd’hui, ce nouveau modèle ne doit plus seulement viser l’efficacité, mais aussi la résilience.

Les tensions géopolitiques et l’intelligence artificielle sont les forces structurantes de notre époque. La réindustrialisation doit être la réponse.

 

Sources :
https://www.iea.org/data-and-statistics/data-tools/2026-energy-crisis-policy-response-tracker 
https://asia.nikkei.com/economy/inflation/asean-inflation-vietnam-and-philippines-hit-hardest-by-iran-war