Le financement des e-carburants pour l’aéronautique passe par la collaboration

30/01/2024

Pour lever les milliards de dollars nécessaires pour financer les e-carburants, l’action commune des investisseurs de capitaux dans l’ensemble du secteur est déterminante

Par Laurent Floquet, Responsable des Financements Aéronautiques EMEA et Laurent Bouchilloux, Co-directeur du financement des infrastructures, Société Générale

En inaugurant sa première usine de production de carburant durable pour l’aéronautique (SAF en anglais pour sustainable aviation fuel) au cœur du parc industriel de Herøya, en Norvège, Nordic Electrofuel fera figure de véritable précurseur. Avec une mise en service prévue en 2026, ce site pilote sera l’un des premiers sites au monde de production industrielle de carburants durables de synthèse ou fabriqués à partir de la biomasse.  Ces e-carburants sont essentiels pour permettre au transport aérien d’atteindre l’objectif de zéro émission nette qu’il s’est fixé.

En capitalisant sur l’énergie hydroélectrique propre en abondance et le potentiel d’énergie éolienne très importants dont dispose la Norvège, Nordic Electrofuel utilisera la technologie power-to-liquid. Le projet permettra de produire chaque année jusqu’à 10 millions de litres de carburant durable de synthèse pour l’aéronautique, ou « e-carburant ». Une fois opérationnel, ce premier site de production permettra au secteur aéronautique   de réduire son empreinte CO2 de 25 000 tonnes par an.

 La technologie de production n’est pas la seule nouveauté

Le financement participatif de ce projet aurait été exceptionnelle il y a encore peu de temps. Conseillé par Société Générale, Nordic Electrofuel cherche à lever des fonds auprès d’investisseurs financiers traditionnels, mais aussi auprès des entreprises de l’ensemble du secteur aéronautique, telles que compagnies aériennes, constructeurs, sociétés de leasing d’avions, négociants de matières premières et aéroports. Tous ont un intérêt à ce que la technologie de fabrication de passe des laboratoires aux sites de production pilotes, puis, à une production commerciale. Le Fonds pour l’innovation de l’UEa alloué 40 millions d’euros à ce projet en juillet 2023.
Le secteur aéronautique est responsable d’environ 2,5 % des émissions de CO2 mondiales , un chiffre en constante augmentation. L’Association du transport aérien international (IATA) s’est donc engagée à atteindre zéro émission nette d’ici 2050. De plus en plus de compagnies aériennes prennent également des engagements à titre individuel et fixent des objectifs à plus court terme, notamment pour 2030, en conformité avec la SBTi (Science Based Targets Initiative) et en ligne avec l’objectif de l’Accord de Paris de maintenir le changement climatique bien en dessous de 2 C°. Même si les constructeurs travaillent sur des avions électriques et propulsés à l’hydrogène, le SAF (carburant durable pour l’aviation) pourrait, selon l’IATA, contribuer à réduire les émissions d’environ 65 %.

Un défi industriel titanesque 

Une augmentation significative de la production de SAF entre 2030 et 2040 sera nécessaire, car ce carburant ne représente aujourd’hui que moins de 0,1 % du carburant utilisé dans les avions. L’UE et les États-Unis  agissent pour l’accélération de son adoption. La Commission européenne a  imposé aux avions décollant des pays de l’UE d’utiliser, , un mélange contenant au moins 2 % de SAF dés 2025,  et d’augmenter progressivement jusqu’à 70 % d’ici 2050. Les États-Unis prévoient d’accroître la production pour atteindre au moins 11,3 milliards de litres par an d’ici 2030 grâce aux subventions et aux crédits d’impôt prévus par la loi sur la réduction de l’inflation (Inflation Reduction Act).

L’augmentation de la production requiert une forte accélération des financements. Selon les calculs de Mission Possible Partnership, , environ 175 milliards de dollars  seraient nécessaires chaque année pour que le secteur aéronautique mondial atteigne la neutralité carbone d’ici 2050, dont 83 % pour la production de SAF et les actifs en amont. Compte tenu de la trajectoire de la production, 40 et 50 milliards de dollars par an sont nécessaires au cours de cette décennie, avant une forte augmentation du financement dans les années 2030.
Actuellement, les compagnies aériennes utilisent des SAF fabriqués à partir de la biomasse telle que l’huile de cuisson usagée. Ces carburants restent cependant entre trois et sept fois plus chers que le kérosène traditionnel. Le carburant HEFA (Hydroprocessed Esters and Fatty Acids), dérivé de l’huile de cuisson et des graisses animales, est le seul type de SAF disponible à grande échelle et est l’une des neuf pistes technologiques  ayant obtenu à ce jour la certification de conformité délivrée par l’ASTM, l’organisme international de normalisation.

Le 28 novembre 2023, le vol 100, un Boeing 787-9 de Virgin Atlantic reliant l’aéroport d’Heathrow à Londres à New York et propulsé par des moteurs Trent 1000 Rolls-Royce, a testé cette technologie et est devenu le premier vol transatlantique au monde à utiliser avec succès 100 % de SAF. Ce vol a été financé en partie par le ministère des Transports du Royaume-Uni, avec la participation de partenaires tels que l’université de Sheffield, l’Imperial College de Londres, Boeing, Rolls-Royce et BP. Il a utilisé un SAF composé à 88 % de HEFA et à 12 % de SAK (kérosène aromatique synthétique ou Synthetic Aromatic Kerosene en anglais, fabriqué à partir de sucres végétaux). Il a ainsi prouvé que les carburants durables constituaient une alternative sûre au kérosène issu des combustibles fossiles et, à moyen terme, la seule solution viable pour décarboner les vols long-courriers. Toutefois,  les normes en vigueur n’autorisent actuellement qu’un mélange composé au maximum à 50 % de SAF pour les moteurs des avions commerciaux.
La disponibilité limitée des matières premières issues de la biomasse implique que l’aéronautique dépend des carburants de synthèse, ou e-carburants, pour atteindre l’échelle de production nécessaire. Les grandes compagnies pétrolières et gazières telles que TotalEnergies modernisent leurs raffineries pour fabriquer des carburants HEFA, qui peuvent également être utilisés dans les moteurs diesel. En outre, Neste, une entreprise finlandaise, est le leader mondial de la fabrication de carburants HEFA pour l’aviation. Sans risque technologique, ces sites de production de HEFA peuvent déjà lever des fonds par l’emprunt pour se développer.

Financement collaboratif 

Ce sont pourtant les start-up spécialisées dans les SAF de synthèse telles que Nordic Electrofuel qui suscitent l'intérêt des acteurs de toute la chaîne de valeur du secteur pour le financement .,  Il y a quelques années, seuls les fonds de capital-risque ou de capital-investissement auraient été intéressés. Même si les e-carburants ne joueront pas un rôle majeur avant la fin des années 2030, de nombreux types d’entreprises souhaitent  toutefois d’ores et déjà collaborer et jouer un rôle dans l’avenir de l’aéronautique. Alors que la décarbonation du secteur touche tous les acteurs de la chaîne de valeur, les obstacles traditionnels disparaissent et les projets liés aux e-carburants suscitent un vif intérêt de la part des compagnies aériennes, des exploitants aéroportuaires, des constructeurs, des fonds d’infrastructure et, plus largement, de la communauté des investisseurs financiers.

Plusieurs raisons expliquent l’attractivité de la levée de fonds de Société Générale pour Nordic Electrofuel, . Les compagnies aériennes souhaitent pérenniser leur approvisionnement en carburant, les constructeurs et les sociétés de leasing veulent préserver la valeur de leurs avions  pouvant utiliser des mélanges de carburant durables, et les aéroports  sont incités à investir pour réduire leurs émissions de carbone de scope 3. On considère en général que les aéroports disposent déjà des infrastructures nécessaires pour utiliser des SAF., Mais cela pourrait changer avec l’augmentation des volumes, notamment si les compagnies aériennes ont besoin de différents mélanges de carburant ou si des installations de transport et de stockage spécifiques leur confèrent un avantage concurrentiel.

Les banques peuvent contribuer à faciliter l’essor des SAF de synthèse  en proposant des projets de ce type à ces investisseurs , mais aussi aux compagnies aériennes qui souhaitent conclure des accords d’exploitation d’e-carburant. Lorsque cette technologie aura fait ses preuves dans le cadre d’un projet pilote, l’étape suivante consistera à construire un site industriel qui pourra être soutenu par à un financement par l’emprunt. Pour mieux connecter les différents acteurs de la chaîne de valeur du secteur de l’aéronautique, Société Générale a récemment opéré son propre « shift » en interne. La banque a regroupé ses franchises mondiales spécialisées dans le financement de l’aéronautique, des infrastructures et de l’énergie pour offrir un service intégré de guichet unique. Outre Nordic Electrofuel, la Banque conseille également HIF Global, une start-up américaine spécialisée dans les e-carburants.

Même s’il n’existe pas de solution miracle pour résoudre le problème de la décarbonation de l’aéronautique, des jours meilleurs s’annoncent. Le défi que représente le développement de la gamme de SAF nécessaire ne pourra être relevé que grâce aux nouvelles technologies, à une augmentation de la production de carburant et à plusieurs milliards de dollars de financement. 

Toutefois, il est essentiel de réunir des investisseurs en actions partageant les mêmes valeurs au sein de tout le secteur afin de démontrer qu’il est possible de déployer les e-carburants à grande échelle, ce qui ouvrira la voie à la production industrielle.

Laurent Bouchilloux Co-directeur du financement des infrastructures Société Générale