Tendre vers l’ubiquité des paiements internationaux

12/10/2021

Pour Nicolas Cailly et Frantz Teissèdre, respectivement Managing director payments & cash management et Head of interbank relationships chez Société Générale, certains freins doivent encore être levés pour qu’elle devienne la norme. Ils évoquent aussi les changements qu’elle entraîne.

Portée par le développement des échanges internationaux, des besoins des consommateurs et entreprises, de nouvelles technologies et des transactions numériques, l’ubiquité apparaît comme une tendance inexorable dans le paysage mondial des paiements. Tous les acteurs du paiement (banques, entreprises, particuliers) accèderont à leurs fonds et exécuteront des transactions (émettre ou recevoir) 7/24/365 partout dans le monde à partir de n’importe quel support dans une connectivité complète. Le smartphone en est un parfait exemple puisqu’il donne aux particuliers la possibilité d’accéder à leurs services bancaires de façon mobile et permanente. Dans le cadre de l’entreprise, le directeur financier ou le trésorier veut désormais vivre et consommer la banque de la même manière qu’à titre privé.

Des freins à l’ubiquité

Pour autant, elle n’est pas encore la norme à cause de frictions toujours présentes. Tous les acteurs ne fonctionnent pas en 24/7 et en temps réel. Les paiements restent majoritairement soumis à des processus « batchés » dans les banques, et les marchés de capitaux et de change ne sont pas ouverts 24/7. Les infrastructures de marché internationales et nationales doivent donc s’adapter en s’interconnectant de façon à exécuter les paiements en temps réel. Ainsi que les marchés de change afin de les rendre accessibles en 24/7. En profitant, par exemple, des opportunités techniques offertes par la blockchain ou les connectivités de type API.
Mais aujourd’hui, le principal frein dans l’exécution des paiements est réglementaire et lié à des besoins légitimes de vérification de l’éthique de la transaction. Le problème est que les règles en vigueur, notamment d’analyse de flux et de compliance, sont peu harmonisées d’un État à un autre. En Europe, en dehors des frontières domestiques, les transactions intraeuropéennes réalisées en paiement instantané euro sont filtrées, parfois arrêtées, ce qui peut occasionner des rejets allant de 5% à 10 % des transactions en fonction des marchés. Seule une volonté politique forte d’harmonisation des règles de filtrage peut gommer une partie des frictions. En Europe, des discussions sont en cours dans le cadre du paiement instantané auxquelles Société Générale participe activement au sein de l’European Payment Council et de différents groupes de travail pilotés par la Banque centrale européenne. À ce titre, l’European Payments Initiative* ambitionne de créer une solution de paiement pan-européenne unifiée et innovante pour les consommateurs et commerçants à travers l’Europe. Elle vise à devenir une nouvelle norme de paiement alternative aux solutions et systèmes de paiement par cartes internationaux existants. L’Europe conservant ainsi une souveraineté en la matière. Un premier service devrait être accessible à l’horizon 2022, et une offre complète en 2025.
 

Changement de paradigme

L’évolution vers l’ubiquité et le temps réel des paiements, qui doit avant tout s’opérer dans un cadre sécurisé, constitue un véritable changement de paradigme pour les trésoriers d’entreprise. La gestion globale de leur cash s’en trouve modifiée, impliquant une refonte structurelle des processus et potentiellement de l’organisation de l’entreprise. Mais avec une liquidité abondante et peu chère, ces derniers ne jugent pas le temps réel suffisamment essentiel pour engager les investissements nécessaires à sa mise en œuvre. À l’inverse du management qui - en fonction de l’activité - peut y voir des avantages compétitifs l’incitant à y tendre plus rapidement. À ce titre, la crise de la Covid-19 a agi comme un accélérateur sur les projets de digitalisation, de transparence et de temps réel des processus de paiement. La priorité des banques était de permettre aux entreprises d’assurer leurs paiements. Société Générale a ainsi étendu en quatre semaines les capacités de signature électronique en termes de paiement et de cash management à l’ensemble de ses clients entreprises partout dans le monde au travers de ses solutions SG Markets eSign et docuSign.
Pour les trésoriers bancaires, l’ubiquité implique de s’organiser en « follow the sun », en disposant d’implantations en Asie, en Amérique et en Europe pour travailler 24/7 de façon à toujours sécuriser et faciliter les échanges. S’ajoutent des contraintes de gestion de la liquidité afin d’assurer les transactions des clients. Si les banques disposent de modèles statistiques et de coussins de sécurité pour gérer des pics de liquidité, le risque pour les trésoriers bancaires est de perdre le contrôle de cette liquidité du fait que demain des paiements pourront être initiés par tous à tout moment. Les autorités pourraient ainsi demander à renforcer ces coussins pour faire face à certains scénarios de stress.
 

« La tendance vers l’ubiquité des paiements internationaux générera des investissements considérables à la fois humains et techniques, ce qui est antinomique avec l’exigence de réduire les coûts des paiements transfrontaliers. »

Vers une bipolarisation du marché des paiements ?

Comptant parmi les grands acteurs du paiement en Europe, Société Générale a fait du transaction banking (correspondant banking, payment, trade) une activité stratégique et l’un de ses domaines d’expertise à forte croissance auquel elle alloue d’importants moyens financiers. Ainsi, en matière de paiement instantané, la banque est présente sur toutes ses implantations en zone euro et au Royaume-Uni. En France, elle détient une part de marché supérieure à 20 %. De plus, Société Générale continue d’investir dans le service SWIFT gpi, ce qui lui permet de créditer 60 % de ses virements cross border en moins de 30 minutes. Un service pour lequel Société Générale est compliant à 100% sur les indicateurs qualité gpi depuis l’origine en 2017. C’est différenciant et répond aux attentes actuelles des clients et des autorités notamment en termes de rapidité et de transparence.
Le marché du paiement est bel et bien en mutation. Et l’ubiquité et le temps réel en sont des avancées primordiales. Une évolution qui, année après année, nécessite de la part des banques d’investir toujours plus afin de rester compétitives. Cela peut conduire à une bipolarisation du secteur. D’un côté, les grands acteurs mondiaux du paiement qui continueront à investir plusieurs centaines de millions d’euros par an et disposent d’un volume de traitement suffisant pour amortir leurs engagements et rendre cette activité rentable. De l’autre, ceux qui n’auront pas cette taille critique et devront probablement s’adosser aux premiers.

*    https://www.epicompany.eu
 

Nicolas Cailly Directeur adjoint paiements et Cash Management Societe Generale
Head of Interbank Relationships Global Transaction Banking - Societe Generale