Le Chili et la montée en puissance de la finance durable

22/06/2022

Une obligation historique sert de modèle pour financer les vastes ambitions environnementales et sociales des pays

Photo by Cerró Dominador

Lorsque le Chili a émis la première obligation souveraine liée au développement durable au début de l’année, on aurait pu penser à un simple développement progressif du monde parfois ésotérique de la finance ESG. Toutefois, avec le recul, cette opération pourrait marquer un tournant : l’émergence d’un nouveau type de financement, suscitant un vaste attrait, qui pourrait bien un jour éclipser les obligations et prêts verts plus conventionnels.

Les différences vont au-delà des aspects techniques, explique Richard Sanders, Responsable des financements durables et à impact positif au sein de Société Générale Amériques. Les financements verts (ou sociaux) auxquels les investisseurs se sont habitués ces dernières années ont constitué une avancée considérable dans la promotion et le financement d’objectifs liés aux enjeux ESG. Ils sont néanmoins limités par leur nature même, chaque prêt ou obligation étant lié à des projets ou des actifs particuliers : une obligation verte visant à construire un parc éolien ; une obligation bleue pour investir dans des stocks de poissons durables ; une obligation sociale finançant la rénovation de logements à loyer modéré. 

Cependant, toutes les entreprises ne sont pas en mesure d’identifier des projets spécifiques ou de détailler un niveau de dépenses suffisamment élevé pour leur permettre d’émettre de tels instruments axés sur « l’utilisation du produit » - on pense notamment à la plupart des sociétés du secteur des services. Ces entreprises n’ont pas pu tirer profit de ce nouveau type de financement souvent moins onéreux. 

En revanche, le produit des obligations et prêts liés au développement durable  peut être utilisé pour les besoins de financement généraux des entreprises. De tels prêts ou obligations sont cependant liés à des objectifs spécifiques : des indicateurs clés de performance (KPI) qui sont à la fois pertinents pour la stratégie ESG de l’émetteur et clairement mesurables. En termes de mesure, les objectifs associés aux KPI doivent idéalement être ambitieux par rapport aux performances passées de l’entreprise et pouvoir être comparés à l’aide de références ou de définitions externes.

Ce mécanisme permet à un éventail beaucoup plus large d’entreprises d’accéder à la réserve de capitaux liés aux critères ESG, en pleine expansion. En complément de l’utilisation des produits des obligations, il permet également à un émetteur de financer ses ambitions en matière de durabilité de manière plus flexible. De plus, cela oblige les entreprises à se montrer plus ambitieuses et à adopter une approche durable plus holistique. Tout d’abord, elles ne limitent plus la finance « verte » à un projet particulier, mais peuvent intégrer la durabilité dans la manière dont elles planifient, budgétisent et opèrent dans l’ensemble de leur organisation. Ces entreprises cherchent également à suivre les meilleures pratiques pour ces obligations, élaborées par l’International Capital Markets Association (ICMA). Ces dernières visent à préserver l’intégrité des financements liés au développement durable, souligne Peter Borgesi, Vice-président de Debt Capital Markets au sein de Société Générale Amériques.
 

« Ce mécanisme permet d’accéder à la réserve de capitaux liés aux critères ESG, qui sont en pleine expansion. »

Le Chili va désormais plus loin. Les émetteurs souverains affichent bien évidemment des niveaux considérables de dépenses environnementales, et surtout sociales. Une source de financement compétitive est donc éminemment souhaitable. Néanmoins, il s’agit là d’un engagement fort en termes de politique publique pour un gouvernement, en particulier pour un pays émergent, que de se lier, et d’engager les gouvernements qui lui succéderont, à des objectifs ambitieux et prédéterminés. Surtout si l’on considère la durée de vie d’une obligation à 10 ou 20 ans et le risque de payer un coupon plus élevé s’il ne parvient pas à les atteindre.

L’émission à 20 ans de 2 milliards de dollars opérée par le Chili en mars dernier est liée aux ambitions du pays dans le cadre de l’Accord de Paris sur le changement climatique. Elle engage doublement le pays :  il n’émettra pas plus de 95 millions de tonnes de dioxyde de carbone d’ici 2030 et 60 % de sa production d’électricité proviendra d’énergies renouvelables d’ici 2032. 

Dans le cadre de la structure « step-up » de l’obligation, les investisseurs recevront 12,5 points de base d’intérêt supplémentaires par an si l’un des objectifs n’est pas atteint et 25 pb si les deux ne le sont pas - ce qui fait plus qu’effacer la décote de 10 à 15 pb qui a attiré les émetteurs d’obligations liées au développement durable récemment, selon M. Borgesi.

Néanmoins, le gouvernement a décidé d’aller de l’avant : « Le Chili est un pays doté de ressources environnementales abondantes, d’institutions solides et d’un gouvernement tourné vers l’avenir. La combinaison de ces facteurs a permis au Chili de mettre en place une stratégie ambitieuse de décarbonation, le financement lié au développement durable jouant un rôle clé », a déclaré Paul Miquel, Responsable pays de Société Générale Chili. 
Bien que tous les pays n’aient pas les avantages du Chili, beaucoup d’autres émetteurs souverains s’intéressent à ce marché en constante évolution. L’Uruguay et le Royaume-Uni l’ont annoncé publiquement et on peut aisément imaginer des pays d’Europe et d’Asie, voire d’Afrique, y recourir pour financer de grands objectifs environnementaux, allant de l’assainissement des océans et des rivières à la protection de la biodiversité. On pourrait également imaginer des obligations durables portant sur des thèmes "sociaux" - liées, par exemple, à la réduction de la pauvreté ou à l’atteinte de seuils de revenus moyens », explique M. Sanders. 

En termes de potentiel, le Chili a également été le premier pays du continent américain à lancer une obligation verte, en 2019, et il a depuis émis plus de 30 milliards de dollars d’obligations dont les fonds serviront à des fins écologiques, sociales et durables. Dans le même temps, l’obligation liée au développement durable pionnier du mois de mars a attiré 8 milliards de dollars d’ordres, soit quatre fois le montant placé : l’intérêt des investisseurs est donc clairement élevé. Société Générale, acteur pionnier du marché de la finance durable, a été l’agent de structuration et l’un des teneurs de livres pour le Chili. La banque peut attester que la finance durable est devenue un outil de financement clé dans cette volonté commune de bâtir un monde plus juste, plus propre et véritablement durable.